La légende Roger Federer est évidemment l’un des joueurs les mieux placés pour parler du revers à une main. Le Suisse en a fait l’une de ses signatures durant toute sa carrière et continue de suivre avec attention les rares joueurs qui utilisent encore ce coup au plus haut niveau.
Avant son retour sur le court de l’US Open pour une exhibition, le vainqueur de 20 titres du Grand Chelem a été confronté à une statistique particulièrement marquante : si aucun joueur au revers à une main n’atteint les demi-finales à New York, 2026 pourrait devenir la première saison sans aucun représentant de ce coup dans le dernier carré d’un Grand Chelem.
Une évolution sur laquelle Federer a beaucoup de choses à dire.
Federer veut aider Musetti à sauver le revers à une main
La première réaction de Federer a été teintée d’humour. Le Suisse doit justement s’entraîner avec Lorenzo Musetti, l’un des meilleurs représentants actuels du revers à une main : « C’est pour ça que je vais peut-être m’entraîner avec Musetti cet après-midi, dans une heure. Pour m’assurer qu’il soit prêt, lui transmettre un peu de sagesse. »
Derrière la plaisanterie, Federer ne cache pas son attachement à ce coup : « Évidemment, j’adore voir les joueurs au revers à une main réussir. »
Mais pourquoi sont-ils devenus aussi rares ?
Pour Federer, une première explication se trouve dès l’apprentissage du tennis chez les jeunes.
Le Suisse s’est souvenu de ses propres années de formation et de l’influence qu’ont pu avoir ses entraîneurs sur son choix technique : « Je faisais une interview ce matin et ça m’a rappelé que, lorsque je grandissais, je dirais que 90 % de mes entraîneurs jouaient leur revers à une main. »
Federer estime que cette transmission joue un rôle beaucoup plus important qu’on pourrait le penser : « Je pense que lorsque votre entraîneur est un joueur de tennis au revers à une main, vous avez davantage de chances de devenir vous aussi un joueur au revers à une main. »
Or, la situation s’est désormais inversée : « Aujourd’hui, les entraîneurs sont probablement majoritairement des joueurs au revers à deux mains, non ? »
Roger Federer is now aware of the one-hander stat!
‘That’s why I’m maybe practicing with Musetti this afternoon in an hour, making sure he’s ready’ 😂
(via @Gill_Gross) https://t.co/oSyEDgVBGA pic.twitter.com/spQHnKZOdc
— Bastien Fachan (@BastienFachan) August 25, 2026
Le revers à deux mains est tout simplement plus facile à apprendre
Federer avance surtout une raison très concrète : le revers à deux mains est plus simple à enseigner à un enfant. Un constat qu’il peut aujourd’hui observer directement dans sa propre famille.
« C’est simplement plus facile d’apprendre à un enfant à mettre deux mains côté revers. J’ai l’un de mes enfants qui passe d’un revers à deux mains à un revers à une main, et je vois à quel point c’est difficile pour lui de frapper et de contrôler la balle », a-t-il déclaré.
Le problème n’est pas que l’apprentissage soit impossible. Federer estime simplement qu’il nécessite davantage de patience : « Bien sûr, avec le temps, vous finissez par avoir le contrôle, mais cela prend du temps. Et aujourd’hui, nous n’avons plus le temps. Tout doit arriver immédiatement. »
Et lorsqu’un jeune joueur possède déjà un revers fonctionnel à deux mains, entreprendre une importante transformation technique peut rapidement devenir contre-productif.
« Quand vous effectuez des changements techniques, cela prend trop de temps et c’est trop frustrant. Donc autant conserver ce que vous avez. Je pense que c’est également l’une des raisons pour lesquelles nous voyons autant de revers à deux mains », poursuit-il.
Federer pointe aussi les raquettes, les cordages, les balles et les courts
Mais l’apprentissage n’explique pas tout.
Selon Federer, le tennis lui-même a évolué dans une direction qui favorise davantage le revers à deux mains : « Ensuite, vous ajoutez la technologie des raquettes, celle des cordages, peut-être la lenteur des balles de tennis et des courts aujourd’hui… »
À cela s’ajoute une profonde transformation de la manière dont les joueurs sont formés.
Federer prend son propre entraînement comme exemple : « Peut-être que nous travaillons moins les transitions, moins les volées, alors qu’à mon époque je faisais peut-être 50/50 : volées et jeu au filet d’un côté, jeu de fond de court de l’autre. »
Et en remontant encore davantage dans l’histoire du tennis, la différence devient spectaculaire : « Avant mon époque, c’était probablement 80 % de jeu au filet et 20 % d’exercices du fond. Maintenant, c’est plutôt 90/10, non ? Principalement du fond de court. »
Nadal et Djokovic ont montré les possibilités du revers à deux mains
Cette évolution vers un tennis beaucoup plus axé sur le fond du court a également changé les qualités recherchées côté revers.
Federer cite notamment Rafael Nadal et Novak Djokovic pour illustrer les possibilités défensives offertes par le revers à deux mains dans le tennis actuel : « Le revers à deux mains permet, notamment avec les glissades que nous avons vues faire Rafa et Novak, de défendre de manière incroyable de ce côté-là. »
Le Suisse rappelle même qu’à une autre époque, le revers à une main pouvait être considéré comme possédant un avantage en termes d’allonge : « Avant, nous avions le sentiment qu’avec deux mains, vous étiez limité en allonge côté revers et que le revers à une main avait un avantage dans ce domaine. Il semble que ce ne soit naturellement plus le cas aujourd’hui. »
Le rapport de force technique s’est donc progressivement inversé.
« J’espère toujours que ce n’est pas la fin »
Federer n’ignore toutefois pas que le revers à deux mains possède lui aussi ses contraintes physiques.
Il s’interroge notamment sur les blessures au poignet de la main non dominante, tout en reconnaissant que cela ne devrait certainement pas inverser la tendance actuelle.
Pour lui, il n’existe finalement pas une seule explication à la disparition progressive du revers à une main, mais une accumulation de facteurs : enseignement, difficulté technique, évolution du matériel, ralentissement des conditions et prédominance du jeu de fond de court : « Je pense que l’accumulation de tout cela fait que nous voyons beaucoup plus de revers à deux mains. C’est simplement un coup plus facile à apprendre, je pense, lorsqu’on est jeune. »
Malgré tout, celui qui a contribué à faire du revers à une main l’un des coups les plus emblématiques de l’histoire du tennis refuse encore d’assister à sa disparition définitive : « Mais j’espère toujours que ce n’est pas la fin. »